Un dialogue de sourds

 

Le jargon utilisé en cours de français (nécessaire, pourtant) et les difficultés qu'il peut parfois poser aux élèves, 

m'a inspiré ce petit dialogue imaginaire entre un élève et un examinateur, le jour de l'oral des épreuves anticipées du baccalauréat de français....


Acte II

Scène 1

LE PROFESSEUR, L'ÉLÈVE

Le décor représente une salle de classe installée pour les interrogations orales. Dans le fond, un autre élève prépare sa prestation à venir, mais en levant de temps en temps la tête pour écouter ce qui se dit. Le professeur et l'élève se font face. Chacun est assis devant sa table. L'élève un peu impressionné mais confiant tout de même a devant lui un paquet de textes photocopiés et un manuel de français. Le professeur, l'air sévère, a un look de professeur. Il consulte le descriptif, puis le repose sur la table. Un temps.

« Bon. je vais à présent vous poser quelques questions.

- Moui ?

- Pouvez-vous me dire de quelle forme de discours il est question ici ?

- De quelle forme de discours il est question ici ?

- Oui.

- Euh... un discours politique ?

- Non... (sourire entendu) ... attendez ; vous vous méprenez sur le sens de l'expression "forme de discours". Essayez encore. Dites-moi quelle forme de discours domine dans le texte.

- Ah je sais ! c'est du discours direct.

- Du discours direct ? mais non, ce n'est pas ce que je vous demande.

- Ah ? du discours indirect alors ?

- Mais non voyons ! c'est faux ! c'est faux !

- C'est quand même pas du indirectEU (sic) libre ??

- Mais non ! Vous confondez tout !

- Ah bon ?

- Oui ! Je voulais dire... reprenons. Pour vous aider, je vais reformuler ma question : à quel type de texte avons nous affaire ?

- A quel type de texte ?

- Oui

- Heu... Un roman ?

- Ah ben non, ça c'est le genre. Pis d'ailleurs ce n'est pas un roman.

- Ah... (déçu)

- Bon, alors, de quel genre de texte s'agit-il ?

- Du genre... (il hésite)... heu... du genre... marrant ?

- Hum... Je crois qu'on ne va pas y arriver....

L'ÉLÈVE (qui a lu Ionesco et à qui on ne la fait pas) : - J'ai mal aux dents !

LE PROFESSEUR (de plus en plus exaspéré) : - Continuons ! Puisque vous évoquez les effets du texte sur le lecteur, pouvez-vous je vous prie m'indiquer... quel est le registre utilisé ?

- Le registre ?

- Oui.

- Heu... c'est du registre soutenu ?

- Mais ce n'est pas ce que je vous demande, voyons !

- Courant alors ? ce n'est tout de même pas du registre de langue familier !?

- Vous n'avez pas compris, je vous parlais du registre, enfin voyons... la tonalité quoi !

- La tonalité ?... (très surpris)... comme dans le téléphone ?

- Mais non !!... Le registre... enfin quoi bon... le ton !!

- Mais j'ai mis le ton, quand j'ai lu le texte !...

- Attendez... (en sueur)... je me suis mal fait comprendre... reprenons... euh... (il hésite) ... Qu'est-ce qui est raconté dans le texte ?

- Une tragédie ?

- Si vous voulez. Disons, un événement tragique. Alors, quel est le registre qui domine dans ce passage ?

- Et ben... (un long temps)... chaipas.

- Bon passons, passons... passons... (un temps) aux marques de l'énonciation. Qui parle dans le texte ?

- Heu... L'auteur ?

- Non

- L'écrivain ?

- Non plus.

- Oh ! Ben zut alors ! Euh... le narrateur ?

- Non

- le dramaturge ?

- Non

- Le romancier ?

- Non.

- L'écrivailleur ? l'écrivaillon ? L'écrivant ?

- Non ! non ! non ! trois fois non !

- Mince alors !... Le polygraphe ? Le prosateur ? Le poète ?

- Non plus.

- Le rédacteur ?

- Non.

- Le scribouillard ? Le scripteur ? Le vaudevilliste ?

- Mais non, voyons !

- Le personnage, alors ?

- Eh ben non.

- Alors là... franchement... je vois pas.

- Il fallait dire : le locuteur.

- Le locu... aïe ! aïe ! aïe ! ... aïe ! j'ai mal aux dents

- Continuons. Dites-moi à présent quelle est la focalisation qui domine dans ce texte.

- La focalisation ? J'ai mal...

- aux dents, on sait... Indiquez-moi la focalisation, le point de vue quoi !

- Vous voulez que je vous indique le point de vue de l'auteur ?

- Oui.

- Vous voulez que je vous dise quel est le point de vue que l'auteur défend ?

- Heu...

- Alors vous voulez... que je vous indique... la thèse de l'auteur, c'est bien ça ?...

- La thèse ??... (estomaqué)... Bon laissez tomber, je vais vous dire ce qu'il fallait répondre : il fallait dire : "la focalisation zéro".

- La focalisation zéro ? Ah bon ? ah, ben mince alors !... moi qui croyais que c'était un point de vue omniscient...

- Voyons à présent les modalisateurs.

- J'ai mal aux dents... »

 

La Leçon N°II (le retour).

D'après Eugène Ionesco (enfin, très vaguement)

© Jean-Eudes Gadenne - Reproduction interdite sans mon autorisation.

 

 


 

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